LIRE EN FETE

 

LE TEMPS D'UNE OSMOSE CULTURELLE

De l’écriture au cinéma, en passant par l’illustration, le Centre culturel franco-guinéen mène un front culturel de premier ordre.
Voyons Jacques Chevrier et Yves Piorguillly mettront des accents particuliers sur les littératures africaines d’expression Française. Jacques Chevrier que nous avons vu dans l’émission Papier-Plume-Parole de la télévision guinéenne dans les années 90 est très connu dans le milieu des lettres Africaines car il a, à son actif plusieurs tomes sur les littératures Africaines dont un livre sur la littérature nègre publié en 1974 chez Armand Collin. Cet ancien élève de l’école normale supérieure de Saint Cloud et agrégé de lettres modernes, titulaire de la chaire d’études Francophones à L’université de Paris IV Sorbonne a publié dernièrement “William Sassine, écrivain de la marginalité chez Gref, 1995. Responsable de plusieurs collections et du Jury du grand Prix littérature d’Afrique noire, membre du Conseil d’administration du Festival des Francophonies de LIMOGES et des Bienales de la langue française, c’est un hôte averti des questions littéraires de l’espace Francophone qui nous restituera une importante somme de connaissances acquises tout au long d’une importante et passionnante carrière autour du livre.
Quant à Fatou Kéïta, elle ne sera plus à présenter car son roman “Rebelle” l’a fait connaître. Elle aussi, invitée dans l’émission Papier-Plume- Parole avait étayé les drames de son œuvre. Un roman qui dénonce avec force détails l’excision et le silence qui entoure une telle pratique dans nos contrées.
D’origine guinéenne, née en Côte d’Ivoire, Fatou Kéïta est docteur ès-lettres en études Anglo-Saxonnes, enseignante à l’Université de Cocody à Abidjan.
Sur ce plateau géant, Michel Sanquet est une figure de proue dans l’axe du dialogue des cultures et surtout de l’interculturalité. Dans l’optique du forum de la culture, il nous tiendra en haleine à travers une thématique aux allants futuristes. “Quel rôle pour l’écrit dans le dialogue interculturel des années à venir ? Michel Sanquet place le livre et l’écrit au centre du dialogue des cultures.
Cet écrivain responsable éditorial de la collection “Charles Léopold Meyer pour le progrès de l’homme est auteur de plusieurs ouvrages dont le dernier” une goutte d’encre dans l’Océan, jette un regard passionné mais perplexe sur l’acte d’écrire”.
En illustration, le poète dramaturge Ahmed Tidiane Cissé a fait une rencontre insolite avec Bartoli spécialiste du plastique écrit. Une exposition est née de cette rencontre, Bartoli a l’habitude de ce genre de travail car ce niçois né dans les années 40 a collaboré à plusieurs reprises avec les écrivains dont entre autres Butor en 1995, avec METREF et Jeanjeau en 1997. Précisons qu’avec Butor il a crée “Afrique regards croisés.
Cette semaine concrétisera des fondements, les mécanismes d’écriture d’une nouvelle à travers un atelier d’écriture. Cumulativement, cela se réalisera dans le cadre dans un “ensemble cohérent du publiable ultérieurement. Il y aura un autre atelier complémentaire : celui des illustrateurs.
Pour le premier, véronique Pététin docteur en Lettre modernes Françaises interviendra comme elle en a l”habitude. Pour l’illustration, Claire Mobio, professeur aux beaux-arts d’Abidjan, auteur de nombreuses illustrations pour des livres pour la Jeunesse et notamment en collaboration avec Fatou Kéïta donnera satisfaction aux éditions Ganndal, et les nouvelles éditions Africaines de Côte d’Ivoire. Voilà ou une action dynamique qui se dessine en filigrane pour le développement et : l’ancrage de la culture du livre en Guinée.

Alpha Amadou

Camara Kaba 41 
«Soweto, ma douleur pour une poésie de la renaissance»

Camara Kaba 41 signe son retour à la poésie avec “Soweto, ma douleur” après dix ans d’incarcération au Camp Boiro et un douloureux exil en Côte d’Ivoire. Ce poème, daté du 31 janvier 1985, fut composé à l’occasion du concours de Grand-Bassam ayant pour thème cette année-là l’Apartheid. Le poète choisit dans son texte de faire revivre les événements sanglants de 1976 à Soweto. Comme un reporter de guerre, il invite son lecteur à vivre les faits en direct. Il reçut le premier Prix de la Fondation Patterson- Félix Houphouët-Boigny. Ce poème est pourtant loin d’être un poème de circonstances. On verra qu’il obéit à la nécessité de la lutte et à l’urgence de la parole. Si à l’évidence il rend hommage aux enfants de Soweto par la technique du reportage qui transporte et l’énonciateur et le lecteur sur les lieux de l’événement et au moment des faits, ce texte correspond à la renaissance du poète et à la continuité de sa poésie.
Par le cri de “Soweto, ma douleur”, Camara Kaba 41 semble viser un triple objectif: rejoindre la lutte anti-apartheid, faire partager son indignation au lecteur dont il recherche la sympathie, et manifester son retour d’homme libre et de poète libéré. A travers la force émotionnelle du texte alliée à son souffle épique, c’est le sujet lyrique qui passe au premier plan. Le porteur de la parole éprouve sa voix dans son retour au monde et à l’histoire.
Le poète: 
un “je” entre l’universel et le singulier
Dans ce poème lyrique à l’ampleur épique, le locuteur est un “je “ aussi bien universel que singulier. Le poète figure l’homme à qui chacun peut s’identifier, tout en représentant avant tout une expérience singulière, sa propre expérience d’homme.
Le ciel avait la nausée
La terre avait la nausée
L’espace avait la nausée
Moi aussi.
Camara Kaba 41 écrivit pendant cet exil forcé “le Génie du mal”, son témoignage, publié en 1998 sous le titre “dans la Guinée de Sékou Touré- Cela a bien eu lieu”, éditions l’harmattant, collection “mémoires africaines”.
Cette étude est un aspect de l’essai consacré à l’œuvre poétique de Camara Kaba 41, l’objectif du poète, à paraître.
Ces premiers vers installent d’emblée le cadre de l’évocation et signalent la dynamique souterraine de la problématique énonciative.
Si l’élément humain n’est introduit directement que dans le quatrième vers, dont l’importance est signalée aussi par sa brièveté et par sa position décalée en fin d’énumération par rapport au rythme ternaire, il est déjà présent à travers la personnification de la nature dans les trois premiers vers. “Le ciel”, “la terre” et “l’espace”, dans cet ordre, constituent le décor et la scène des événements dont “je” occupe le centre (ou en tout cas le premier plan) et que le locuteur se propose de décrire, de faire vivre. La forme verbale de l’imparfait traduit la valeur descriptive d’arrêt sur images. Dans le jargon photographique, il s’agit d’une mise en boîte. Mais avec ceci de particulier que le photographe est sur la photo qu’il prend. On a affaire à un hyper-sujet qui se manifeste tout le long du texte. “Aussi” qui met fin à la répétition renforce l’effet de clausule tout en atténuant la prépondérance du sujet.
Le “je” déjà annoncé dans le titre, par le possessif “ma”, contient tout à la fois l’homme universel et le poète (l’écrivain Kaba 41 et l’homme Kaba 41). La poète se pose comme témoin (celui qui observe, mais aussi celui qui vit et qui subit les faits) et comme mesure (il est l’échelle, l’étalon dans le film des faits et de leur ressenti) de la douleur et de la révolte. Si le lecteur s’identifie à l’archétype que constitue le “je” universel, l’expérience personnelle du poète est quant à elle de l’ordre de l’information, avec la subjectivité qu’il faut pour susciter la sympathie et l’indignation. Les deux niveaux se rejoignent au point où le poète se définit comme témoin de l’humanité. Il apparaît que l’homme, le “je”, est la mesure de toute chose car c’est son humeur et son état d’âme qui déteignent sur son environnement, sur la nature, par une sorte d’animisme. “Le ciel”, “la terre” et “l’espace” traduisent les sentiments provoqués sur “moi”.
Ce début de texte obéit à une construction dramatique parce que les effets sont constatés avant la mention de leurs causes, même si le titre du poème est révélateur. “La nausée”, c’est l’état résultant de la “tristesse gluante, collant/ Née du sang des
enfants/Massacrés.”. La dernière précision est apportée après une autre rupture dans la syntaxe qui crée un effet d’attente: “Ils étaient là (..)/ Les enfants de Soweto”. Les protagonistes des faits sont ainsi nommés, ils sont montrés. On verra plus loin une autre précision qui tient de l’élargissement épique et de l’implication du lecteur: “Des enfants ! Nos enfants/Les enfants de l’homme”.
Une des dynamiques du poème réside dans l’opposition entre l l’humanisation de la nature et la déshumanisation des criminels (“bêtise! bêtise humaine;/ L’homme qui abat l’homme/Comme un chien ! “le lecteur est ainsi appelé à choisir, selon qu’il partage ou non le point de vue de l’auteur, entre les deux pôles: l’humanité ou la bestialité.
Le “moi aussi” représente le genre humain et l’individu écrivant. Il s’agit de “moi”, homme, mais aussi plus singulièrement “moi”, personne particulière avec un vécu particulier, qui n’était pas là au moment des faits (l’auteur était en prison); et enfin “moi”, le poète plus ou moins proche de la personne particulière, qui sait ce que c’est que la douleur (comme thème littéraire dans son œuvre, mais aussi comme expérience vécue). Graduellement et dans les deux sens, le lecteur se retrouve dans le texte face à l’homme universel, c’est-à-dire l’humain, et face au poète Kaba 41. Ces différents statuts du “je” se croisent et se décroisent comme sur un palimpseste. Le lecteur est sollicité face au “je” identifiable et réductible au poète. Kaba 41 peut montrer qu’il a retrouvé la voix pour réintégrer le monde et l’histoire.
La poésie: retour au monde et à l’histoire
Pour exprimer la nécessité de la lutte et retrouver la ferveur au combat, le poète s’installe dans une nature animée et vivante.
Son âme et l’univers, l’un étant le miroir de l’autre, sont mêlés, fondus et confondus. De fait, le décor pour l’évolution des événements de Soweto est à la dimension du monde: “le ciel”, “la terre”. De même “les faibles cris des jeunes mourants/trouaient et le ciel et la terre”. On voit que la relation que le locuteur établit au début du texte entre lui et la nature est déplacée au niveau des enfants dont il parlent, à qui il rend hommage: “Le ciel avait la nausée/La terre avait la nausée/Devant les jeunes corps”. L’effet et la cause sont directement reliés ici; ce qui suppose le retrait de l’observateur qui passe alors au second plan pour mieux s’intégrer à ce qui l’entoure. Il peut re-naître, co-naître, retrouver sa place dans le monde, participer à l’être du monde, être ce qui marque à tout le reste, comme le dirait Claudel.
`La nature est présente également à travers les éléments fondamentaux qui participent aussi de l’anthropomorphisme:
“Et je suis en deuil
Et le ciel et la terre qui frémissent
Et le vent et les sources qui murmurent
Sont aussi en deuil”
Ces quatre vers constituent un chiasme par rapport aux quatre premiers vers du poème. Ici le sujet parlant est mentionné en premier suivi de la nature qui reflète l’état du sujet, toujours dominant cependant. Le même mot est employé pour indiquer la succession: “aussi”. Cette fois-ci l’ordre syntaxique correspond à la hiérarchie. trois des éléments fondamentaux sont mentionnés: la terre, le vent (l’air) et les sources (l’eau). Le quatrième, le feu, est associé à la mort; que ce soit dans les balles des bourreaux (qui font feu sur les enfants) ou plus précisément dans les conséquences de ces actes: les lèvres des enfants sont “Fanées au matin/Brûlés au matin”.
Le poète adopte une démarche totalisante et cosmique quand en plus des éléments fondamentaux il fait l’inventaire des différents règnes (minéral, végétal et animal):
“L’eau des sources de Soweto/Le suc des fruits de Soweto/Le lait des vaches de Soweto”.
On retrouve la même distribution dans la séquence suivante:
“Dieu de la pluie et du vent/Dieu de l’herbe et de la pierre/Gorgée de sang, de sang/Inassouvi des enfants de Soweto”
Dans le traitement de l’espace, comme des cercles concentriques il y a préférence pour l’élargissement: Soweto, l’Afrique, l’univers. A cet élargissement spatial correspond un étalement dans le temps qui va de l’instant à l’éternité. Il s’agit d’immortaliser (pris au sens photographique aussi) les enfants de Soweto, en suscitant le devoir de mémoire et en montrant que le crime est irrémédiable mais aussi imprescriptible: “Ne l’oublions jamais”; “devant les jeunes corps/Qui dorment pour toujours”; “ne verront plus jamais”; “ne boiront plus jamais”; “pour l’éternité”. On passe aussi de l’individu à l’humanité en passant par la nature qui, on l’a vu, est humanisée. C’est dans cet élargissement spatial, temporel et la généralisation au niveau des protagoniste que réside la dimension épique et totalisant du texte.
D’autre part, en mentionnant le nom de Soweto le poète prend pied dans l’histoire. Il rejoint le combat anti-apartheid par son texte et par les objectifs qu’il s’y fixe. Témoin des indépendances, celui qui a dit non (le non de la Guinée évoquée entre autres dans Lever de soleil sur l’Afrique), reprend la lutte pour l’amour des enfants, le souci de l’Afrique et celui de la dignité humaine. Le soldat (voir je suis un soldat guinéen, toujours dans sois et lutte) est en terrain connu; quant au poète il retrouve là des thèmes déjà abordés, des cris déjà poussés. Assurément il a retrouvé la voix, sa voix.
La voix: 
elle est retrouvée
Rendre hommage aux enfants de Soweto par la poésie, c’est honorer la poésie.
Le texte doit être d’une facture telle qu’il puisse être à la hauteur de l’événement. L’authencité du témoignage est renforcée par la précision de l’observation. Le lecteur est transporté littéralement sur le théâtre des opérations, où flotte l’odeur de la mort, quand le poète rend tangible tout ce qui se rapporte aux organes des sens par exemple: ce qui se goûte, ce qui se touche ou se sent, ce qui s’entend, et ce qui se voit.
Ainsi le constat de la mort se fait par l’absence pour les enfants de la possibilité de goûter: “Leurs belles bouches mordant la terre de Soweto/Ne boiront plus jamais/L’eau des sources de Soweto/Le suc des fruits de Soweto/Le lait des vaches de Soweto”. Dans ces notations coexistent l’odeur (ou plutôt le parfum) et le goût des choses de la nature.

(A suivre)

Alimou Camara
Chargé d’enseignement Université Paris XII

 
 

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