Portrait
Jean-Louis Kéïta, avocat, au nom du père
Il en impose le futur bâtonnier du barreau d’Aix ! Un mètre quatre vingt trois de décontraction, cinquante et un an au compteur, mais dix de moins sur son visage rieur. Une allure de prince africain en déplacement officiel. Costume impeccable, élégance raffinée, bacchantes parfaitement peignées. Beau, charmeur et, ce qui ne gâche rien, brillant.
Depuis 1982, cet homme affable trimbale sa carrure imposante dans les prétoires. « Loulou » pour les proches, le « black » dans les couloirs du palais de justice, maître Kéïta pour ses clients et… pour les journalistes. Car ses formules ciselées, sa voix chaude et ses clients médiatiques lui ont valu de nombreux reportages. Presse écrite, radio et même quelque vingt heures dont il n’est pas peu fier. Jean-Edern Hallier, affaire Yann Piat, Nina Simone et plus récemment Omar le jardinier… ce tableau de chasse, Jean-Louis Kéïta le doit a une rencontre. « A mes débuts, une amie m’a présenté Jacques Verges. Il s’est passé quelque chose. On a accroché et je suis devenu son correspondant. ». Verges le provocateur, l’anticonformiste, l’excessif. « un avocat est souvent obligé de marquer son territoire et de hausser le ton. C’est pour ça que j’admire Verges ». Un modèle ? « A certains égards oui. Mais le plus impressionnant reste Badinter ». Son terrain de prédilection, c’est le pénal, avec un penchant pour les crimes passionnels ‘’qui renvoient à la fragilité de l’homme, ses passions, ses raisons et ses déraisons». Pourtant, le jeune avocat n’a pas débuté dans les cours d’assises. ‘’Après avoir réussi le CAPA, j’ai été lauréat de la conférence du stage. Un grand moment. A la fin de ma plaidoirie où j’évoquais le trac, la robe et le devenir de la profession, maître Brédeau, un monument du barreau d’Aix, s’est approché et m’a dit : jeune homme, je suis au crépuscule de ma vie professionnelle, vous êtes à l’aube de la vôtre. Acceptez-vous de travailler avec moi ?». C’est comme ça que le stagiaire est devenu maître Keïta. Problème : le cabinet est spécialisé dans le droit civil. Deux ans d’apprentissage, mais pour être tout à fait honnête, deux ans de purgatoire. Il se sépare du ténor et monte sa propre structure avec Samira, son épouse, elle aussi avocate. Cap sur les cours d’assises, les trafics, les crimes, la violence humaine. La suite, on la connaît. Les premiers pas, les belles affaires et, consécration, la reconnaissance de ses pairs qui l’élisent dauphin du bâtonnier Drujon d’Astros. Sur ses projets, l’homme est prolixe. Sur son parcours, sa vie et son intimité, il se fait plus discret. C’est pourtant le côté face qui va dévoiler un personnage hors du commun, le roman noir d’une famille meurtrie et le destin d’un fils qui, aujourd’hui encore, vit dans le souvenir de son père assassiné. 1951. Jean-Louis vient de pousser son premier cri, la famille est installée à La Ciotat. Sa mère est institutrice, son père militaire. 1957. Noumandian Keïta est nommé en Guinée, ‘’le premier noir commandant d’une armée française», précise fièrement l’avocat. Nous avons donc déménagé et découvert un autre monde. Un an plus tard, la Guinée quitte le giron de la France et gagne son indépendance. ‘’C’était l’euphorie, nous vivions la naissance d’un peuple». Sékou Touré devient l’homme fort du régime. Il élève le commandant Keïta au grade de général, chef des armées. A cette époque où la guerre froide définit les grands équilibres de la planète, la Guinée choisit son camp, l’URSS, et sa couleur, le rouge, Rouge comme le communisme révolutionnaire qui devient la ‘’religion d’Etat». Rouge comme le sang que Sékou Touré va faire couler pour mieux asseoir sa dictature. Les Keïta s’organisent malgré tout une existence dorée au sein de la nomenklatura. Jean Louis croise les plus grands de ce monde : l’ami de la famille Léopold Sédar Senghor, Castro, Nasser, Chou En-Laï et même Kroutchev. Mais le régime devient de plus en plus répressif, les tribunaux révolutionnaires condamnent, les purges se multiplient, la terreur est érigée en mode de gouvernement. Dans cet univers paradoxal, Jean-Louis rêve d’occident. ‘’Je venais de passer mon bac dans le centre d’enseignement révolutionnaire de Conakry et je voulais devenir pilote de chasse». Sékou Touré en décide autrement : ‘’il m’a convoqué dans son bureau et m’a dit que je partais en RDA pour devenir médecin. Aucune contestation n’était possible». 5 juillet 1971. Dresde. L’étudiant apprend à la radio l’arrestation du général Keïta et de son état-major. ‘’On lui avait fait avouer des choses incroyables. Il était poursuivi pour trahison, collaboration avec la DST, la CIA et même la cinquième colonne nazie ! ‘’. ‘’Très vite, j’ai su qu’il avait été condamné à mort et que toute ma famille était poursuivie». Par chance, sa sœur et sa mère sont en vacances à la Ciotat. Lui est seul, sans argent ni soutien dans sa chambre universitaire allemande. Alors, il prend son destin en main et tente une première fois de franchir le rideau de fer. Ses faux papiers ne trompent pas la vigilance des militaires. ‘’J’ai été reconduit à la frontière menotté. Une véritable humiliation». La deuxième tentative sera la bonne. Le jeune homme s’enferme dans le coffre de la Simca 1000 d’une amie. Le subterfuge semble grossier, mais le succès est au bout du chemin. Libre : Meurtri, une nouvelle fois déraciné, déchu de sa nationalité guinéenne, plus vraiment français, mais enfin près de sa mère, ‘’une sainte femme». ‘’J’ai du apprendre ou réapprendre l’Occident, la liberté, trouver ma voie». Et essayer de comprendre pourquoi son héros avait été passé par les armes. Une obsession et un moteur pour engager une seconde vie. ‘’Si j’ai choisi le droit, c’est pour lui. Si j’ai décidé de porter la robe, c’est pour me rapprocher de lui, si j’ai opté pour le pénal, c’est pour le retrouver un peu. Quand un homme est accusé à tort ou à raison, quelqu’un doit être à ses côtés pour le défendre. C’est le principe de la démocratie». 1998. Aéroport de Conakry. Jean Louis Keïta atterrit sur la terre où repose son père. ‘’Je me sentais prêt, je voulais voir l’endroit où il avait été fusillé, m’approcher, savoir». L’avocat est accueilli avec les honneurs. ‘’Mon père avait été réhabilité et le peuple guinéen le considère aujourd’hui comme un héros national». Le sentiment d’une vie gâchée, mais le réconfort de l’honneur retrouvé. Pour le dauphin du bâtonnier d’Aix-en-Provence, 2004 ne sera pas une année comme les autres. Le 1er janvier, il succèdera à Me Drujon D’Astros à la tête de 495 robes noires, dans la plus prestigieuse des cours d’appel de Province. Ce jour-là, Noumandian ne sera pas très loin.
Une synthèse de
Aladji Cellou